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Nostalgie, nostalgie : Nîmes 1983 un mano à mano pour l’histoire...

Nimes P 1983Je vous parle d’un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître. En ce temps, il y avait des émissions à la télévision qui parlaient de corridas. Il était de bon ton pour les politiques, membres du show-biz plus ou moins starisés de se montrer aux arènes ; Et même s’ils étaient plus attirés par le clinquant que par la profondeur d’une passe de Curro ou Rafael, nombre de non-aficionados se disaient prêts à assister à ce spectacle « à la mode » qu’était la corrida.

En ces temps là, il était plus facile de résoudre la quadrature du cercle que de trouver des places pour une corrida à Nîmes ou Vic un Lundi de Pentecôte. Et les revendeurs professionnels n’étaient pas loin de pouvoir s’acheter une Rolex.
1983 a été une année charnière avant que la Féria de Nîmes ne perdent son côté populaire et se « peoplise ». C’est aussi la découverte d’un torero andalou , Paco Ojeda, au style particulier et qui va remplir à plusieurs reprise l’Amphithéâtre gardois
Pour cette Féria, tout avait commencé un jeudi soir à Francfort avec l’embarquement d’un péruvien, de deux grecs et de votre serviteur non pas pour Cythère mais pour la capitale gardoise.
La première corrida de cette Pentecôte avait été annoncée à grand renfort d’affiches mettant en avant la présentation des toros de Victorino avec des exemplaires qui ne déparaient pas, de nos jours, un lot vicois de Pedraza de Yeltès. En ces temps là, le sorcier de Galapagar cherchait à donner plus de volume à ses pupilles. Le succès n’a pas été au rendez vous confirmant que chaque encaste a son morphotype. Nombre de ganaderos, y compris les plus grands, ont oublié à leurs dépens ce théorème de base. De cette première course nîmoise, peu à retenir côté toros et toreros. Et pourtant nos deux amis grecs, à qui nous avions expliqué la corrida dans la langue de Goethe, rêvaient en remontant le boulevard Victor Hugo de devenir toreros. Ils étaient prêts à concrétiser leur fantasme, le soir même, lors de l’encierro de Caissargues. Leurs despedidas communes ont immédiatement suivi la traduction de l’annonce faite au micro du lâcher des quatre biou sur le parcours ; Seuls dégâts, quelques fleurs, qui trônaient derrière le grillage qu’ils ont franchi tête en avant pour se réfugier en un lieu plus sûr.
La corrida du Dimanche, traditionnellement toriste à cette époque, a déçu. Les toros de Salvador Guardiola, ont déçu. On retiendra de cette après-midi la toreria de Tomas Campuzano et le courage de Richard Milian. J’en garderai aussi le souvenir d’une réflexion de mon ami péruvien sur la qualité des tercios de piques. Il est vrai que, Guardiola obligent, les premiers tiers ont eu ce jour là des allures de corrida concours ;
Restent les deux courses qui ont marqué cette Féria ; Le samedi Espla, Nimeño et Ojeda ont été excellents devant de très bons toros de Jandilla. Ojeda avait enthousiasmé le public. Ce torero était dans le bache jusqu’à cette fin d’année 1982, où sous la férule de son beau père José Luis Marca, il a commencé à intéresser puis passionner les aficionados. Sa venue à Nîmes était très attendue avec deux contrats et un choix du bétail favorable à sa tauromachie. Dans la continuité de Pédrès et de Damaso Gonzales, son toreo vertical, sur et dans des terrains réduits hypnotisait toro et public. Il sera le précurseur de Ubrique, Castella, Roca Rey, Perera, Leal, .Paradoxalement, en réaction ou contrepoint à sa tauromachie, il a indirectement contribué à la résurrection d’un autre torero tombé dans l’oubli et qui s’imposera comme l’autre figure marquante de cette fin de siècle à savoir César Rincon. Yin et Yang de l’art taurin, ces deux toreros ont connu le même parcours pour atteindre les sommets et les triomphes dans les arènes des deux continents.
Au sortir de cette course, nous pensions avoir vu la course de la Féria et peut-être même de la temporada ; Et pourtant il y eut cette corrida du Lundi. A l’affiche des toros de Manolo Gonzales et son épouse Doña Socorro Dalp. Cet élevage d’origine Nuñez est à cette époque très prisé des figuras, et moins des toristes. Et pourtant, le lot de Nîmes va détonner avec l’image habituelle de cette ganaderia. Correctement présenté, dans le type, ils ont été mansos con casta, compliqués, pas toujours collaborateurs et ont contribué à créer une émotion en piste plus forte que les Jandilla du Dimanche. Pour les affronter Simon Casas avait monté un mano à mano opposant (et le terme est approprié) deux toreros aux styles différents, aux caractères bien trempés et surtout qui étaient en situation de concurrence. On retrouve là l’essence même de ces courses à deux matadors avec la compétition qui fait se transcender les deux acteurs pour peu que les toros veuillent bien participer. D’un côté Muñoz, le torero de Séville, qui Mozart de la tauromachie, allaient de succès en succès dans l’arène et en dehors des arènes. D’un autre Ojeda qui avait connu les profondeurs de l’oubli, la souffrance des blessures et qui, enfin, était reconnu à sa juste valeur. Ce Lundi à Nîmes, le torero de Sanlucar voulait prouver au public qu’il n’était pas Salieri mais ‘le Mozart du Requiem et la Flûte Enchantée qui provoquait .celui de Cosi fan tutte et des Noces de Figaro ;
Loin de démériter, Muñoz a été un ton en dessous de Paco Ojeda. Son premier toro, infirme, ne permettait pas grand-chose. Il demeura marginal face au troisième manso qui demandait à être obligé Piqué au vif par le succès de son « opposant » de cartel, il a sorti le grand jeu au cinquième. Le bicho est compliqué à gauche. Il lui servit une grande série sur ce piton. Le reste de la faena a été engagée, sincère et de grande classe. Accroché à la sortie d’un derechazo, il s’engage pour un grand coup d’épée à la seconde tentative et coupe deux oreilles de poids.

Paco Ojeda a déjà coupé une oreille quand sort le quatrième toro. Même Pierre Dupuy est sous le charme de la muleta du sanluqueño. Les séries liées vont de trois en un jusqu’à cinq en un, le tout donné avec temple sans perdre un millimètre d’un terrain volé au toro. Le torero fait se lever le public à chaque série. Les applaudissements succèdent aux olés. Même les plus toristes deviennent ojedistes (j’en sais quelque chose). Deux oreilles viennent récompenser cette grande faena. Même tableau face au sixième, Ojeda s’engage et va pincher sept fois. A la sixième entrée à matar, un spectateur commence à râler et les autres présents l’invitent à se taire en des termes que je ne peux reproduire ici. Deux nouvelles oreilles, seconde sortie par la Porte des Consuls en deux corridas. Comme souvent, après les grands moments de tauromachie, les spectateurs mettent du temps à quitter les gradins. Certains ont le regard embués. Pierre Dupuy, qu’on ne peut pas accuser d’être toreriste, écrira dans TOROS « J’ai presque autant applaudi en deux soirées de cette Féria qu’en 500 corridas vues ces dix années ». Et dire qu’en venant aux arènes, le samedi, j’avais failli écraser un chat noir qui, suicidaire, avait traversé devant ma voiture. De quoi renoncer à être superstitieux.

Une grande histoire d’amour a commencé ce jour là entre Nîmes et Paco Ojeda. En même temps commençait une autre histoire d’amour un peu plus vache entre Simon Casas et le public de l’Amphithéâtre nîmois. Le tumultueux et souvent génial gardois a essuyé sa première bronca en tant qu’organisateur pour s’être invité (ou avoir été invité par les toreros) à saluer en piste en se joignant aux deux triomphateurs de ce Lundi.
Suite à ces deux courses triomphales , une corrida a été organisée en Juin avec les deux héros de Pentecôte , Nimeño et Ojeda. Lleno de « No hay billetes » malgré une date hors Féria, « O temporas, o mores »

Fiche Technique : Lundi 23 Mai, dernière corrida de la Féria de Nîmes
6 toros de Manolo Gonzales et Doña Soccoro Dalp sans grande classe mais avec du piquant pour
Emilio Muñoz : silence, silence, deux oreilles
Paco Ojeda : une oreille, deux oreilles, deux oreilles

Lleno


Thierry Reboul