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Nîmes : la feria de Pentecôte vue par son fournisseur de cavalerie

Photo : ElTico
Photo : ElTico
CorridaFrance
: Bonjour Philippe. Une semaine après la fin de la Feria, quelles sont tes impressions sur cette dernière édition ? 
 
Philippe Heyral : La Feria de Pentecôte était très bien présentée, coté toros.
Sur le papier, ce devait être une très grande feria, comme sait les préparer Simon Casas. Mais il y a eu un facteur qui a été dérangeant pour tout le monde, y compris pour les gens en dehors des arènes, et je pense là aux restaurateurs, aux hôteliers et à tous les gens qui font un peu leur beurre pendant la Feria, c'est la pluie qui nous a tous beaucoup géné.
J'ai été bien entendu déçu qu'une journée entière et donc deux corridas passent « à la trappe ». Car on aurait du assister à une journée supplémentaire de bon spectacle. 
 
CorridaFrance : Et du côté de la cavalerie Heyral ? 
 
Philippe Heyral : En ce qui concerne ma cavalerie, je pense qu'elle s'est bien comportée. Il y a eu quelques toros qui ont mis les reins et les chevaux ont été parfaits avec. J'ai treize chevaux qui ont piqué lors de cette feria, avec à déplorer une blessure de moindre gravité à un toro de Miura. En piste, on n'a pas trop compris. On a vu le toro aller assez haut sur l'encolure du cheval. Celui-ci est parti d'un coup et on a vu qu'il y avait un problème. En fait il avait pris un petit coup de corne dans le cou et face à la blessure, il est parti. Mais il s'est bien et vite récupéré, puisqu'il a pris le deuxième et le troisième puyazo sans problème. A  propos de la corrida de Miura, je pense qu'on peut dire merci à Mr Castano et à sa cuadrilla qui jouent vraiment le jeu pour mettre en évidence le tercio de piques. Tous les tercios en général d'ailleurs, mais surtout le tercio de pique. Alors merci Mr Castano. Il nous fait briller. Et quand je le vois arriver, je sais qu'on va briller. Alors je mets les chevaux adaptés. Cette année, j'ai réussi un beau mariage avec son picador vedette, Tito Sandoval et mon nouveau cheval, Martini. On a vu un beau tercio de piques, avec le toro placé le plus loin possible, le cheval à la Présidence et le pîcador au regaton... Ça m'a donné le frisson. C'est à ces moments là que je retrouve vraiment les valeurs de mon métier. Où je me dis que je ne suis pas venu pour rien. 
 
CorridaFrance : Des déceptions ?
 
Philippe Heyral : Je suis profondément désolé lorsque je vois des corridas sortir faibles, où les toros sont piqués avant que l'on ne sorte. Il n'est plus question de cheval léger ; de caparaçon léger ou de pique grande ou petite. C'est une question d'élevage. Dans les années soixante dix, mon père ne se posait pas la question de savoir s'il allait piquer avec des chevaux lourds ou légers ; avec le caparaçon lourd ou léger ou avec la grande ou la petite pique. On avait des chevaux qui n'étaient pas légers, des caparaçons qui pesaient trois ou quatre fois plus que les miens, qui affichent un poids de 20 kgs actuellement et la pique a considérablement réduit de taille. Donc, le problème du tercio de pique ne vient pas des chevaux, mais bel et bien des toros qui sont plus faibles. On en est arrivé à sélectionner les toros pour qu'ils prennent 200 passes. Mais s'ils les prennent mollement, on va arriver à lasser la majeure partie du public. Il ne faut jamais oublier que le toro de corrida, c'est avant tout un toro de combat. Et un toro qui ne combat plus, c'est un bœuf pour la boucherie. A Palavas, je me suis amusé à regarder dans une caisse de rejon. Les farpas de castigo font jusqu'à 20 centimètres de long. Les cavaliers en plantent souvent deux, voire trois et elles restent dans le corps du toro qui court avec durant toute la lidia. Nos piques sont deux fois moins importantes, voire moins et elles ne restent pas dans le corps du toro. Alors c'est vrai que le toro de rejon court avec la tête à mi-hauteur, mais je ne pense pas que ça explique tout. Je me dis qu'en corrida équestre, il y a peut-être moins de toreros stars qui demandent des toros collaborateurs. 
Mais je ne préfère ne parler que de mon métier et dans la famille Heyral, notre métier, c'est de combattre des toros de combat. Mon père est resté quarante ans fournisseur de cavalerie, donc pendant quarante ans, il a adapté ses chevaux au fil de ce qui se passait en piste. D'ailleurs, au début de sa carrière, les chevaux de picador de mon père, faisaient l'hiver chevaux de club hippique et apprenaient aux jeunes cavaliers à sauter des barres. C'est dire qu'ils n'étaient pas gros.  Un jour, ces chevaux n'ont plus été adaptés car les picadors eux-même ne voulaient plus les monter. Il leur fallait des chevaux plus solides. Mon père s'est adapté car sinon, il avait une grève à chaque course. Et aujourd'hui, même si je pense qu'il y a quelques toros qui ont encore de la force, je dis que si on continue à édulcorer le tercio de pique, en mettant des chevaux de plus en plus fins et en diminuant la taille de la pique, on scie la branche sur laquelle on est assis. On donne l'illusion d'un vrai tercio de pique, mais avec un toro qui ne donne que l'illusion d'avoir un peu de force. Et ça, ce n'est pas nous rendre service. Il faut au contraire qu'on agrandisse tout et que si le toro n'a pas de force, il reste au campo. 
 
CorridaFrance : Et la Miurada ? 
 
Philippe Heyral : Pour la Miurada cette saison, il y a quand même eu quelques beau tiers de pique. Mais il y a quelques années, on aurait eu un cheval dans les barricades. Je me rappelle du soucis que se faisait mon père avant une corrida de Miura. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien qu'on dit une Miurada ou une Victorinada. 
 
Photo : ElTico
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CorridaFrance
: Tu nous a donc parlé précédemment de ton nouveau cheval, Martini. Quelle est son histoire ? 
 
Philippe Heyral : C'est un cheval que j'avais repéré dans une cavalerie, à Madrid pour ne pas la citer. Et c'est du reste une très bonne cavalerie. Je n'avais pas précisément besoin de ce cheval. Mais il m'avait plu. C'était une sorte de coup de cœur. J'avais demandé à Luis Bene de me le vendre. Mais il n'avait pas voulu. Comme nous sommes en contact commerciaux pour du matériel que je lui fournis et qu'il a vu que j'étais toujours enchanté par ce cheval, il a accepté de me le vendre cette année. Je sais qu'il l'a fait pour me faire plaisir. Et c'est d'ailleurs vraiment le cas car ce cheval, c'est un vrai bonheur. Il est gentil avec nous, c'est une pâte. Mais devant les toros, c'est un sacré bon cheval. Et chez moi, il est en semi-vacances quand on connait le rythme de la San Isidro... Tito Sandoval a parfaitement compris le cheval. Il m'a dit qu'il avait piqué avec lui à Madrid une corrida de Carriquiri qui était énorme. Le cheval avait été exceptionnel et il était content que je le lui propose pour piquer le dernier Miura. Et je dois dire que si je m'attendais à quelque chose de bien, le résultat a dépassé toutes mes espérances. 
 
Propos recueillis par Laurent Deloye ElTico